Cerveau

Ce que l’on croit souvent
Les plantes n’ont pas de cerveau : elles ne sentent donc rien, ne communiquent pas, ne décident rien - de simples êtres passifs, « végétatifs ».
La vraie définition botanique
C’est un fait : une plante n’a ni cerveau, ni neurones, ni système nerveux. Aucun « centre de commande ». De là, le raccourci est vite pris : sans cerveau, pas de sensations, pas de communication, pas de « décisions » - un être passif, végétatif.
Et ce n’est pas le cas ?
« Pas de cerveau » ne veut pas dire « rien ». Car une plante perçoit une quantité étonnante de choses : la lumière (sa direction, sa couleur, la durée du jour), la gravité, le toucher, l’humidité, la chimie du sol, les blessures, la présence de voisines… et elle y répond, souvent très finement.
Mieux : elle signale, parfois de façon électrique. Un beau détail, ici : ce signal n’est pas celui du neurone animal. Chez l’animal, l’influx repose sur le sodium (Na⁺) qui entre, puis le potassium (K⁺) qui sort. Chez la plante, ce sont plutôt le calcium (Ca²⁺) et le chlore (Cl⁻) qui dépolarisent, le K⁺ qui repolarise - et le sodium, souvent toxique, est au contraire tenu à l’écart. La plante fait de l’électricité… autrement.
Et ça marche remarquablement. Le mimosa pudique replie ses feuilles en une seconde, par un signal électrique. La dionée (l’attrape-mouche) « compte » : il lui faut deux contacts sur ses poils sensibles pour se refermer, et environ cinq pour lancer la digestion - une mémoire à court terme, portée par des signaux électriques et le calcium, sans le moindre cerveau.
À plus longue distance, la plante communique. Quand une chenille la mord, une vague de calcium parcourt toute la plante en quelques minutes, déclenchée par du glutamate - la molécule qui, chez nous, sert de neurotransmetteur (Toyota et al., Science, 2018). Les feuilles encore intactes reçoivent le message et arment leurs défenses. Les plantes s’envoient aussi des messages gazeux : l’éthylène (C₂H₄), hormone volatile du mûrissement et du stress, est celui qui fait qu’« une pomme blette gâte tout le panier » - et par lequel une plante peut en alerter d’autres.
Et surtout, la plante ne joue pas seule : elle s’allie. Attaquée, certaines espèces lancent un véritable appel à l’aide chimique - des odeurs qui attirent les prédateurs de leurs agresseurs (des guêpes parasitoïdes contre les chenilles). D’autres logent et nourrissent des fourmis qui, en retour, montent la garde (les acacias à fourmis). Sous terre, presque toutes vivent en symbiose : leurs racines s’associent à des champignons (les mycorhizes) qui décuplent l’accès à l’eau et aux minéraux, ou à des bactéries qui fixent l’azote de l’air. Et pour se reproduire, la fleur recrute des pollinisateurs par ses couleurs, ses parfums, son nectar. Défense, nutrition, reproduction : autant de stratégies négociées avec d’autres espèces - rien d’un réflexe passif.
La plante intègre aussi, et « décide » : ses racines explorent le sol, contournent un obstacle, bifurquent vers l’eau ; une tige à l’ombre s’étire vers la lumière. Darwin lui-même, en 1880, écrivait que la pointe de la racine « agit comme le cerveau d’un animal inférieur ». Même le temps long devient une forme d’adaptation : face au réchauffement, des espèces « migrent » - non pas en marchant, mais en déplaçant peu à peu leur aire, génération après génération, là où leurs graines trouvent un climat propice.
Alors les plantes sont… intelligentes ?
Prudence - le mot est un piège. Il n’y a ni cerveau, ni conscience, ni pensée au sens animal, et les scientifiques débattent vivement de ce vocabulaire (« neurobiologie végétale » pour les uns, contresens pour les autres). Le plus juste : la plante réalise un vrai traitement de l’information et un comportement adaptatif, mais avec une architecture décentralisée - pas de chef d’orchestre, pas de centre : c’est la plante entière qui perçoit, calcule et agit. Ni cerveau, ni idiote.
Et cela retourne une expression courante : traiter un humain de « légume », ou le dire « dans un état végétatif » pour signifier inerte, absent, c’est un contresens botanique. Le végétal n’a rien de passif - bien au contraire. « Végétal » n’est pas synonyme d’« éteint » : c’est une autre manière, superbe, d’être vivant et actif.
Sources : C. et F. Darwin, The Power of Movement in Plants (1880) ; Toyota et al., Science (2018) ; sur le débat, Alpi et al., « Plant neurobiology: no brain, no gain? » (2007).
Pour aller plus loin.
Un mot, pour finir, sur ce que l’on présente souvent comme le prolongement naturel de tout ceci : le « réseau » souterrain qui relierait les arbres d’une forêt. L’image a fait le tour du monde sous le nom de wood wide web, avec son cortège de formules - les arbres « se parlent », « s’entraident », les grands « nourrissent » leurs jeunes, une « mère » alimenterait ses descendants par les champignons.
Ce qui est établi mérite déjà l’admiration : les racines de la quasi-totalité des plantes sont associées à des champignons (voir Champignon), ces champignons forment bien des filaments continus qui peuvent relier plusieurs arbres, et des molécules marquées passent effectivement d’une plante à l’autre par cette voie. Voilà les faits.
Ce qui l’est beaucoup moins, c’est l’interprétation. Des relectures critiques publiées ces dernières années ont montré que les preuves d’un véritable partage organisé - des quantités significatives de ressources dirigées d’un arbre vers un autre, au bénéfice du receveur - sont bien plus minces qu’on ne le dit, et que le vocabulaire de l’entraide a souvent devancé les données. Le champignon, après tout, n’est pas un câble neutre : il a ses propres intérêts, et il prélève sa part.
Si l’on tient à la rigueur affichée par cet article, il faut donc l’appliquer aussi aux images qui nous plaisent. Une plante fait beaucoup plus que ce que le mot « végétatif » laisse entendre - c’est démontré. Qu’elle forme pour autant une communauté solidaire reste, à ce jour, une hypothèse séduisante et mal étayée. Le végétal n’a pas besoin qu’on l’anthropomorphise pour être remarquable.
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