Coquelicot

Ce que l’on croit souvent
Le coquelicot, c’est la fleur sauvage par excellence - celle qui pousse toute seule, sans que personne s’en mêle.
La vraie définition botanique
Le coquelicot est notre fleur sauvage préférée : ce rouge fragile qui tremble au bord des routes, dans les blés, sur les talus. L’image même de la nature libre, celle qui n’a besoin de personne.
C’est exactement l’inverse.
Le coquelicot est une messicole - littéralement, une plante des moissons. Il n’est pas apparu tout seul dans nos campagnes : il est arrivé avec les blés, depuis le Croissant fertile, en compagnon obstiné des semences. On a retrouvé ses graines mêlées à l’orge dans l’Égypte ancienne. Les botanistes le rangent parmi les archéophytes : ces plantes que l’agriculture a transportées et installées bien avant l’époque moderne.
Autrement dit : sans charrue, pas de coquelicots. Ce rouge que l’on prend pour l’emblème de la nature intacte est en réalité le témoin d’un sol travaillé par l’homme (voir Céréale).

Ce qu’il lui faut, c’est de la terre remuée.
Et c’est là que tout s’éclaire. Le coquelicot n’est pas fidèle au champ de blé : il est fidèle à la terre ouverte. Ses graines, minuscules et produites par milliers, peuvent dormir des décennies dans le sol en attendant qu’on le retourne. Un labour, et elles se réveillent.
C’est pourquoi on le voit surgir aussi bien en pleine ville : sur un chantier, au pied d’un mur, dans une friche coincée entre deux immeubles, sur un remblai fraîchement déposé. Partout où la terre a été bouleversée, il reprend sa place. Le coquelicot n’est pas une plante des champs : c’est une plante des commencements.
Et, tant qu’on y est : c’est un pavot.
Il porte le nom de Papaver rhoeas. Or Papaver, c’est le genre du pavot - le même que celui du pavot à opium, Papaver somniferum. Même latex laiteux, même fruit en capsule. Le langage courant les sépare soigneusement, le coquelicot innocent d’un côté, le pavot sulfureux de l’autre ; la botanique, elle, les réunit.
Qu’on se rassure pourtant : le coquelicot ne contient pas de morphine. Son alcaloïde principal est la rhoeadine, un sédatif léger (voir Chimie). Ce n’est pas rien pour autant : c’est de là que venait le vieux sirop de coquelicot, que l’on donnait autrefois aux enfants contre la toux et l’agitation.
Bref, le coquelicot n’est pas la fleur sauvage que l’on croit. C’est une plante née de l’agriculture, une pionnière des sols bouleversés - et un pavot.
Pour aller plus loin.
Ces graines endormies expliquent une image que le monde entier connaît sans en connaître la cause : les coquelicots des champs de bataille de 1914-1918. Les obus et les tranchées avaient retourné la terre de Flandre et de Picardie sur des kilomètres, et la réserve de graines enfouies s’est réveillée d’un seul coup. Le coquelicot du Souvenir a donc une explication botanique : il n’a pas fleuri malgré le bouleversement, mais à cause de lui.

Son fruit mérite aussi le coup d’œil. C’est une capsule qui ne s’ouvre pas en se fendant, mais par une couronne de petits pores ménagés sous son chapeau - on la dit poricide. La tige sèche oscille au vent et disperse les graines par secousses, exactement comme une salière (voir Capsule).
Reste une ironie que peu de gens relèvent. Le coquelicot est devenu l’emblème de la lutte contre les pesticides. Le combat est fondé : les messicoles s’effondrent avec les herbicides, et le bleuet, la nielle des blés ou l’adonis ont bien plus reculé que lui. Mais l’emblème choisi est une adventice des cultures - une plante que l’agriculture a fait venir et qu’elle entretient. Ce que l’on défend là, sans toujours le savoir, ce n’est pas une nature vierge : c’est un paysage déjà humain.
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